Devant eux un énorme flux boueux s’épanchait, et le courant puissant emportait des troncs d’arbres, des rochers, des branchages et des cadavres d’animaux.
Ils étaient là, au milieu de nulle part, épuisés par la longue route qu’ils avaient parcourue, assommés par la chaleur, et tous ces efforts n’aboutiraient à rien de ce qu’ils avaient espéré.
Rencontrer un peuple dans le village de Gaya, un peuple qui serait resté authentique, tel était l’enjeu de ce voyage et il fallait y renoncer par la faute d’une nature capricieuse. Michel
interrogea le guide d’origine pangéenne :
« - Kapoor, n’y a-t-il pas une solution ? Penses-tu que si nous longeons la rivière nous pourrons la traverser plus haut ? » Kapoor répondit avec un fort accent :
« - Ce que vous dites est possible, seigneur, mais c’est dangereux car nous allons sortir de la piste que nous connaissons et être exposés aux dangers des marais et des sables mouvants. Et de
plus, seigneur, nous ne connaissons pas bien les limites qui séparent la réserve du territoire des guerriers pangéens. S’ils nous trouvent chez eux, c’est la mort qui nous attend. Ils ne nous
laisseront pas en vie car ils détestent les blancs. Les blancs, pendant la guerre, ont tué des femmes et des enfants, aux yeux des guerriers, les blancs sont des lâches, ils ne vivent que pour
assouvir leur soif de pouvoir et leur désir de posséder toujours plus de richesses matérielles. Pour les guerriers, les blancs sont des dégénérés et leurs capacités à se développer est limitée et
ralenties car leur raison de vivre n’est pas noble. La vie d’un blanc ne vaut rien pour un guerrier. Mon avis est qu’il faut faire demi-tour et revenir quand la crue sera terminée car sortir de
la piste, c’est trop dangereux ». Pendant qu’ils prenaient une décision, aucun d’entre eux ne vit la piste qui s’enfonçait toujours plus dans le torrent. Et quand le conducteur s’en aperçut, il
était déjà trop tard, la voiture se mit à s’enfoncer dans la boue, penchant vers l’avant, et bientôt elle fut déportée en suivant le courant. Tous durent à la hâte quitter le véhicule, chacun
emportant avec lui le nécessaire vital. Laura avait de l’eau jusqu’à la taille et elle luttait contre le courant pour rejoindre le rivage. Les hommes tentaient de nombreux allers et retours pour
récupérer le plus de matériel possible. Quant au véhicule, il était perdu et bientôt il fut complètement enseveli sous la rivière de boue. Sur le rivage, chacun reprenait son souffle et ses
esprits.
« - Maintenant, nous n’avons plus le choix ! Gaya ne doit plus être très
loin.
Cela faisait plusieurs heures qu’ils marchaient dans la jungle marécageuse le long du torrent en tentant de remonter son cours afin de trouver un lieu propice pour le traverser. Laura observait
Kapoor, le guide pangéen, qui refusait désormais d’ouvrir le chemin. Elle avait rarement observé un tel effroi sur le visage de quelqu’un. Marcher dans un secteur proche de la zone interdite,
celle de la frontière avec le territoire des guerriers le paralysait et il marchait comme un somnambule. Quant aux autres membres de l’expédition, ils semblaient plus embarrassés de marcher dans
ce bourbier en pensant aux nuits futures qu’ils passeraient sans abri en étant à la merci des insectes. Après avoir fait la liste de ce qu’ils avaient pu sauver, seulement trois jours de rations
avaient été calculés pour chacun, s’ils ne trouvaient pas Gaya dans ce délai, les choses se compliqueraient cruellement. La nuit commence à tomber et tous sont épuisés. Les jambes de Laura
sont tremblantes, la tétanie gagne ses membres et chaque pas lui demande un effort surhumain. Bientôt ses jambes ne répondent plus et ne parviennent plus à sortir de la boue. Soudain elle entend
un cri de douleur suivi d’un hurlement de terreur.
« - Il m’a mordu ! son poison est mortel ! merde ! je vais mourir ! faites quelque chose, merde !
- Où est la pharmacie ?
- Elle s’est en partie vidée dans la rivière, il n’y a rien contre le venin.
- Faites un garrot et aspirez le venin !
- C’est trop tard il ne respire plus ! »Tous restèrent autour du mort, hébétés, ne sachant pas comment ils allaient pouvoir parer un tel danger. L’expédition tournait au drame et la
mort n’était plus quelque chose de lointain et d’impossible. Elle devenait palpable, elle avait touché l’un d’eux et cela pouvait désormais toucher n’importe lequel d’entre eux. Laura fut prise
de frissons, elle avait peur et, avec la nuit, la température baissait et l’humidité du lieu jointe à la fraîcheur rendait l’environnement malsain pour leur corps.
N’ayant plus de forces pour emmener le corps, ils se résignèrent à l’abandonner sous un arbre, l’ayant recouvert de branchages.
Ils marchèrent une partie de la nuit puis, exténués, dormirent quelques heures en attendant la réapparition du jour. Durant trois jours, ils remontèrent la rivière qu’il était toujours impossible
de traverser. Le moral de chacun était au plus bas et les vivres étaient presque épuisées.
Tous étaient assis dans une clairière et mangeaient leur ration lorsque le colonel Granville, qui s’était absenté pour partir en reconnaissance, revint en pointant son revolver sur un très jeune
garçon pangéen qu’il avait trouvé caché dans un arbre. Qui était cet enfant ? Peut-être le village de Gaya est-il très proche ? Le jeune garçon était très maigre et ses yeux anormalement cernés.
Son habit était sombre et ample. Ses cheveux étaient ébouriffés. Le colonel trouva sur lui un couteau de survie taché de sang dont la lame était usée . Lorsque l’on demanda à Kapoor de
l’identifier et de lui parler, il devint livide.
« - Qu’y a-t-il Kapoor ? demanda Michel.
- Eh bien parle ! dit nous ce qu’il t’arrive ! répliqua Granville.
- Il faut le laisser et fuir le plus loin possible d’ici ! Il faut partir le plus vite possible, les autres ne doivent pas être loin !
- Quels autres ? tu le connais ?
- Vous ne voyez pas que c’est un jeune guerrier, il doit être couvert de tatouages, regardez son corps et ses bras. S’ils nous trouvent, nous allons tous mourir !
- Pourquoi est-il seul ?
- Peut-être qu’il s’entraîne ou bien passe-t’il des épreuves de survie. En tout cas s’il nous a trouvé , les autres ne tarderont pas a le faire aussi.
- Aurions-nous remonté la rivière trop haut ? Peut-être sommes-nous sur leur territoire. Il serait plus prudent de faire ce que conseille Kapoor et redescendre la rivière.
- Mais alors, nous aurons fait tout ce chemin en vain. Nous ne sommes certainement pas loin de Gaya et rappelez-vous que nos vivres sont presque épuisées. Notre seule chance est de rejoindre le
village et ce garçon pourrait nous y aider. Kapoor, tente de parler avec lui !
- Mais vous ne comprenez pas ! C’est un guerrier, et s’il connaît notre langue, il ne prononcera pas un mot. Il sait que les autres vont le chercher et quand ils nous auront trouvés, ils nous
tueront sans aucune autre forme de procès. Les occidentaux sont leurs ennemis, ils ne parlent pas avec eux. Ils ne souhaitent qu’une seule chose, c’est que vous quittiez leur continent. Si vous
voulez continuer c’est de la folie, moi, je pars d’ici au plus vite. Donnez-moi mon reste de ration je ne reste pas un instant de plus ici. L’avertissement est assez clair, il faut être aveugle
pour ne pas s’apercevoir du danger. »
Bientôt deux groupes se formèrent, ceux qui souhaitaient faire demi-tour en prenant en compte l’avertissement de Kapoor et, de l’autre côté, ceux qui pensaient que le village ne devait plus être
loin et qu’il fallait poursuivre le chemin en tentant de se faire aider par l’enfant. Les deux choix étaient de toute façon très difficiles à assumer et Laura pensa qu’il n’y avait plus assez de
vivres pour tenter de faire demi-tour. À ses yeux il était plus probable qu’ils allaient trouver le village et que peut-être cet enfant s’était perdu. Ils ne pouvaient pas être montés si hauts et
avoir atteint le territoire des guerriers. Ils furent finalement deux à quitter le groupe et on leur remit leur ration ainsi que des consignes afin que s’ils s’en sortaient ils puissent venir en
aide à l’autre groupe, ou du moins les situer.
Laura était impressionnée par ce jeune garçon qui était impassible. On tenta de lui poser des questions mais au lieu de répondre, il fixait chacun du regard avec défiance. Son corps était tatoué
de symboles dont le sens était un mystère pour les spécialistes. Et les nombreuses cicatrices causées apparemment par un couteau validaient l’hypothèse que c’était un jeune guerrier. Ses membres
et articulations étaient déformés par une activité physique intensive qu’on avait dû lui imposer depuis le plus jeune âge. Son regard était très vif, il ressemblait à un animal sauvage prêt à
bondir. Il se dégageait de cet enfant une assurance et une maturité qui n’étaient pas de son âge. Il semblait être attentif à chaque mouvement, à chaque parole, il était incroyablement
présent.
La nuit tomba rapidement ce jour-là tant il y avait de nuages. L’orage grondait et une averse très violente se déversa sur le groupe qui s’était abrité à la hâte près d’un immense arbre, bien
qu’avec la foudre, le lieu était dangereux. Tous étaient épuisés et trempés. Perdus dans ce lieu étranger certains ne pouvaient plus retenir leurs sanglots. Le désespoir emplissait leurs membres
tétanisés par la fatigue et le sentiment d’abandon qu’ils éprouvaient, ne faisait qu’augmenter l’incertitude de leur sort. Laura tentait de s’endormir contre le tronc de l’arbre centenaire, et
étrangement, elle se sentait en sécurité. Le jeune guerrier s’était accroupi très près d’elle et le regard attentif qu’il posait sur elle la rassurait. Elle s’endormit rapidement, réchauffée
secrètement par cette présence. Dès l’aube, elle se réveilla avec la sensation d’avoir retrouvé des forces, son sommeil avait été réparateur. Le jeune garçon était toujours près d’elle et
il lui tendit une sorte de racine qui semblait indiquer, selon ses gestes, que le végétal était comestible. Elle en mangea une partie tant elle avait faim, et partagea le reste avec les
autres. Ils marchèrent encore toute cette journée puis soudain ils réalisèrent qu’il manquait un des leurs. Ils l’appelèrent et le cherchèrent mais après une battue d’une heure, deux
nouvelles disparitions furent constatées. La stupeur était le sentiment collectif. Et l’on commença à imaginer qu’il s’agissait peut-être d’enlèvements. Ils n’avaient plus la force de
rechercher les disparus alors ils décidèrent de poursuivre leur chemin en se donnant comme consigne d’être attentif à leur voisin, de ne pas le perdre de vue. Mais, au bout de deux heures, on
s’aperçut que deux autres personnes avaient encore disparu. Ils n’étaient plus que cinq, et à la fatigue, à la faim et à l’incertitude s’ajoutait désormais l’angoisse. Certains étaient à bout de
nerfs et craquaient littéralement, ils s’écroulaient en sanglots regrettant de s’être retrouvés dans un tel enfer. Le colonel Granville affaibli et cependant lucide, fit la remarque que cette
situation était réellement celle d’un état de guerre. Selon lui ces disparitions successives sont bien le résultat d’une tactique guerrière visant à neutraliser un groupe petit à petit en
l’amputant de ses membres, en l’affaiblissant psychologiquement et en faisant régner la terreur au sein des derniers membres du groupe. Les assaillants, selon lui, ne devaient pas être
nombreux. La nuit vint à nouveau et la peur les emplissait tous. Laura n’était plus très rassurée, et au matin, ils n’étaient plus que trois. Le jeune guerrier prit Laura par la main et, elle ne
sait pourquoi, peut-être ne supportait-elle plus cette attente, sachant qu’elle aussi disparaîtrait, elle se laissa guider et emmener loin du camp. Soudain elle sentit ses jambes s’enfoncer
dans le sol tant l’émotion l’envahit entièrement, il y avait devant elle deux guerriers
Pangéens.
Le matin était ensoleillé, mais une légère brise et la fatigue accumulée par tous ces jours de marche fragilisaient la volonté de Laura. Un long frisson d’inconfort lui parcourait la
colonne vertébrale et ses membres répondaient difficilement aux ordres qu’elle leur donnait. Ainsi lorsqu’elle se retrouva face à ces deux fantômes habillés de noir, sa stupeur fut
mêlée d’un vague espoir de retrouver des conditions d’existence normales. En tout cas trouverait-elle auprès d’eux un refuge et de la nourriture qui lui manquaient cruellement depuis le
naufrage de leur véhicule ?