Les deux hommes étaient couverts de drapés noirs, ce qui constituait leur vêtement. Leurs pieds étaient nus mais couverts de tatouages. Leur port était
athlétique. L’un était plutôt grand alors que l’autre était plus petit de taille. Mais tous deux portaient un turban noir sur la tête qui dissimulait toute trace de chevelure et ce turban
s’enroulait autour de leur cou en se posant sur leurs épaules. Un couteau dans un étui finement travaillé brillait à leur ceinture. Et le manche d’une arme plus longue sortait en partie du
vêtement. Quand Laura regarda leurs visages, elle ne put longtemps soutenir leurs regards tant ils étaient perçants. Elle y avait même décelé une violence insoutenable qui tenait à la fois
de la cruauté, de la douleur et de l’extase. Ils semblaient si primitifs, dans une attitude de surprise constante et semblaient tellement étranges que Laura en était bouleversée dans ses repères.
Toute conversation paraissait impossible à Laura car cette rencontre ne pouvait être qu’une hallucination. Elle n’eut de toute façon pas le temps de retrouver ses esprits que déjà le plus petit
la prit par le bras et l’entraîna vers un cheval. La tenant par la taille, il la hissa sur le dos de son destrier et d’un bond fut assis derrière elle. L’autre guerrier montait également à cheval
, le jeune garçon sauta sur la croupe s’accrochant à lui et Laura vit le guerrier cabrer son cheval pour lui faire effectuer un demi-tour, puis le faire partir au galop à toute
vitesse. Laura se raidit, mais son cavalier sans y prêter attention la serra d’un bras contre lui et de l’autre main commanda au cheval le même demi-tour ainsi que le même départ en
trombe. À la vitesse de l’éclair, elle voyait défiler les troncs des arbres. Au début, elle se sentait tomber à chaque enjambée du cheval, chaque choc la déséquilibrait et elle se voyait
déjà chuter au sol. Mais l’homme prévoyait les moindres déséquilibres et la retenait à chaque fois en tentant, par les mouvements de son corps de lui faire sentir le rythme du galop. Elle
se raidissait, trouvant ce contact trop suggestif. Aucun mot n’avait été échangé entre eux et Laura ne voulait pas provoquer cet homme dont elle ne savait rien, avec lequel elle n’avait
aucun repère. Il sentait bien cette résistance, mais ne semblait pas s’en soucier. Et avec les heures passées à cheva l ce qu’il avait prévu arriva, Laura ne luttait plus, sa résistance se
brisait et tout son corps suivait maintenant naturellement le mouvement du cavalier et de sa monture. Le voyage était long et elle somnolait. Ils sortirent enfin en début
d’après-midi de la forêt et se retrouvèrent à l’entrée d’une vallée qui séparait deux gigantesques montagnes. La rivière en ces lieux était très calme car elle avait assez d’espace pour
s’épancher. Ils s’arrêtèrent sur une plage de galets argentés brulants de la chaleur du soleil qu’ils emmagasinaient depuis le matin. Les deux hommes parlèrent entre eux brièvement dans une
langue qui lui était inconnue. L’un s’éloigna à pied vers des buissons dont il récupérait des branchages tandis que l’autre, armé d’un pic en bois, s’enfonça dans l’eau en quête visiblement de
poisson. Le jeune garçon s’occupa des chevaux. Elle s’assit sur les galets, tenaillée par la faim qu’elle espérait bientôt satisfaire. Quelques minutes plus tard, un feu fut allumé, les aliments
furent cuits et on lui servit dans une écuelle en bois le repas de poisson et de racine qu’elle dévora aussitôt. Les deux hommes et l’enfant mangèrent très peu et parlèrent un peu plus
devant un thé. Ils ne faisaient pas attention à elle.
Elle se sentit revigorée par le repas et tenta de leur parler dans le seul dialecte pangéen connu des occidentaux. C’était un dialecte parlé par les premiers prisonniers de la guerre, qui
étaient à l’origine d’inoffensifs paysans et qui sont devenus les premiers esclaves des blancs. La majeure partie des informations qu’ont les pangéanologues sur leur sujet d’étude
leur vient de l’étude de ces paysans et de leur
langue.
« - Où sont les autres ?’ » demanda-t-elle en rassemblant son courage. Ils se retournèrent mais ne répondirent pas.
« - Nous sommes un groupe de chercheurs, et nous nous sommes perdus. Nous ne sommes pas des soldats. Nous cherchons Gaya mais la rivière et sa crue nous ont empêché d’atteindre le village. Sommes
nous encore dans la réserve ? » Les deux hommes se regardèrent puis le plus grand lui répondit en utilisant parfaitement et sans accent la langue de Laura :
« - Je sais qui tu es et qui étaient tes amis. Tu ne les reverras pas. Et tu ne reverras plus ni ton pays ni les tiens. Tu appartiens désormais au peuple pangéen. » Elle ne connaissait que
trop bien cette histoire et elle savait qu’il était inutile d’insister, elle était bel et bien prisonnière. Les autres avaient sans doute été neutralisés de la même façon que les précédents
disparus. Peut-être y avait il d’autres guerriers qui s’occupaient des prisonniers hommes ; mais elle pensait également à la possibilité qu’ils aient tous étés tués. Les deux guerriers ne
dirent plus un mot, ils se retournèrent et ne firent plus attention à elle.
Toutes les tentatives de parole qu’elle fit furent sans suite. Ils reprirent leur route en longeant la vallée enfermée par les deux gigantesques rocheuses. Les deux hommes parlaient peu
lorsqu’ils étaient à cheval comme si les déplacements devaient s’effectuer dans le silence. Le jeune garçon semblait tirer des enseignements de tous les aspects du voyage. Puis avant la
tombée du jour un camp était installé avec des toiles de coton sommairement tendues sur une armature en bois fabriquée sur place. Les deux guerriers voyageaient très léger. Leur mode de vie
durant le voyage était simple et efficace. Laura n’eut pas à se plaindre de la nourriture toujours offerte à satiété. La lecture et l’écriture occupaient le reste de leur temps. Il semblait à
Laura qu’ils ne dormaient pas ou peu. Ils restaient très distants d’elle et ne lui parlaient pas, c’était comme si elle ne présentait aucun intérêt pour eux. Les jours passèrent sous cette même
indifférence et seul le paysage changeait. Les chevaux peinaient dans les chemins rocailleux qui viraient en tête d’épingle lorsqu’ils rencontraient une montagne qu’il fallait dépasser.
L’immensité de ce paysage était écrasante par son caractère infini. Laura fut envahie par un sentiment d’éloignement.
Et chaque nouvelle journée passée dans le voyage lui faisait comprendre que le retour qu’elle se devait d’envisager devenait de plus en plus complexe et de plus en plus difficile. Non seulement
il lui faudrait semer ses gardiens, mais également prévoir les vivres pour tenir tous ces jours, s’orienter dans ce dédale de chemins et être assez endurante pour parcourir une distance qui
s’allongeait toujours plus. Sans compter tous les dangers qu’elle ne voyait pas et que ses ravisseurs évitaient d’une façon qui leur était naturelle. Elle ne pouvait pas oublier à
quel point le groupe de chercheurs auquel elle appartenait avait été sans ressources devant cette nature inconnue. Avant de se retrouver prisonnière, elle ne se donnait pas longtemps à
vivre dans ces conditions. Et pourtant cela avait l’air si facile, si simple lorsqu’elle observait les deux hommes assurer la survie du groupe. Elle se disait que ces gestes qu’elle les voyait
faire devaient être exactement les mêmes que ceux que d’autres hommes avaient exécutés des siècles avant eux. Et qu’ayant été répétés sur des centaines de générations, les gestes avaient pris un
naturel, une fluidité, une simplicité et une maîtrise extraordinaires. Sans aide, elle n’y arriverait pas. Mais de quelle aide pouvait-elle disposer ? La nuit suivante elle pleura de
découragement. Quelle allait être sa vie maintenant ? Tout était incertain. Et pourtant au fond d’elle-même elle sentait une possibilité de survie et même un bouillonnement d’énergie et
d’excitation envahissait son corps comme si quelque chose d’endormi en elle se réveillait. Comme si son être émergeait d’une période de latence . Elle se sentait de la force, de la vigueur.
Ces êtres l’avaient toujours fascinée. Mais parmi les siens, elle s’était fait une raison. Suivant ses prévisions, son avenir était une double vie, une partie était réservée à la réalité alors
que l’autre partie était sa vie fantasmatique. Il y avait bien sûr des connexions entre les deux, mais la première était décevante et insuffisante car ce qui s’y passait était monotone et
privé de sensualité. Et la seconde était frustrante par la non-réalisation de tout ce qu’elle promettait. Elle se disait que ce qu’elle vivait à ce moment était exceptionnel, c’était une
expérience inouïe. Désormais et malgré elle, elle avait sous les yeux un sujet d’étude hors du commun. Un sujet comme elle n’aurait jamais pu en rêver. Son sujet était devant elle, ou,
mieux encore, elle était plongée dans son sujet. Il lui semblait qu’un de ses fantasmes prenait vie devant elle. Qu’il y avait une possibilité de vivre quelque chose de très similaire à ce
qu’elle avait toujours rêvé. Maintenant il y avait une troisième dimension, cette nouvelle réalité et ses personnages insondables et différents. Comment étaient-ils ? Ressemblaient-ils à tout ce
qu’elle avait pu imaginer ? Fallait-il qu’ils ressemblent trait pour trait à ce qu’elle avait imaginé? Ou bien allait- elle découvrir de nouveaux traits auxquels elle n’avait pas pensé, qui la
surprendraient et combleraient ses sens, son romantisme? Sur le cheval, elle sentait la force de son kidnappeur qui la tenait fermement, elle sentait qu’alliée à un tel homme elle pourrait être
invulnérable. Ils longèrent longtemps la rivière, source de nourriture, lieu de désaltération et de baignade et moyen efficace d’avancer rapidement et aisément au milieu des grandes
montagnes toujours plus élevées et des pics toujours plus abrupts. Plusieurs jours de voyage se succédèrent sans qu’elle n’apprenne rien d’eux. Son corps, au début courbaturé par l’effort
du voyage et par la dureté de sa couche, finissait par s’accoutumer à son nouveau travail, à cette discipline et il devenait plus souple. Elle finit même par ressentir une certaine maîtrise
de son corps, un confort inattendu et une assurance dans ses émotions. La nature l’emplissait, la nourrissait, elle la respirait, elle se sentait vivifiée à son contact. Elle n’avait jamais
ressenti une telle liberté.
La vallée qui serpentait au milieu de gorges profondes et étroites finit par déboucher sur une large plaine verdoyante. Il y avait là des cultures humaines. Ils empruntèrent un chemin qui
longeait cette immense végétation, annonciatrice de nourriture abondante. Et Laura aperçut tout au fond des constructions, l’ébauche d’un village. En s’approchant de plus près, elle
commença à percevoir la vie du village. Les paysans dans les champs récoltaient des grains, des enfants jouaient bruyamment au bord de la route, des chiens aboyaient à la vue des nouveaux
arrivants. Alors les villageois se regroupèrent face à leurs visiteurs au centre du village. Après être descendus de cheval, les voyageurs suivirent un homme qui semblait être le chef du
village à l’intérieur d’un bungalow en bois. Un repas fut servi et des discussions entre hommes durèrent plusieurs heures. Puis les deux guerriers se levèrent et partirent avec le jeune garçon.
Laura voulut les suivre, mais les guerriers la repoussèrent lui faisant comprendre que son voyage était fini et qu’elle resterait dans ce village. Les deux guerriers et leur élève s’éloignèrent
sur leur monture et bientôt Laura ne les aperçut plus dans son champ de
vision.
Une sensation de vide s’empara d’elle. Ses nouveaux repères venaient de s’effondrer. Et elle imaginait maintenant une vie dans un village de paysans pleine d’ennui et de déception. Celui
qui semblait être le chef du village et avec lequel avaient longuement parlementé les deux guerriers s’approcha de Laura et lui parla. Il lui demanda qui elle était et voulut connaître son
histoire.
Il faisait un effort pour qu’elle communique et qu’elle se sente à l’aise. Il lui souriait tout en lui expliquant qu’elle allait désormais vivre dans ce village, qu’il faudrait qu’elle s’adapte à
cette nouvelle vie, qu’elle devrait apprendre sa langue, mais aussi qu’elle aurait à effectuer pour lui des tâches diverses ainsi que le travail dans les champs pour mériter sa nourriture
et la protection et le confort du toit. Laura tenta de se faire comprendre, de dire qu’elle était ici contre son gré, mais visiblement il le savait déjà et à chacune des tentatives de Laura
de marchander sa liberté il répliquait qu’elle resterait là pour toujours, qu’elle ne partirait jamais.
Cela d’ailleurs semblait lui tenir à cœur et Laura ne mit pas longtemps à comprendre qu’il entreprenait de la séduire. Les premiers jours il fut très revendicatif mais aussi très maladroit
et Laura repoussait ses avances avec beaucoup de peine tant il était insistant. Puis il prit des distances sans pour cela s’avouer vaincu, et Laura pensa qu’il avait mis au point un nouveau
stratagème pour arriver à ses fins. Il fut très patient avec elle et comprit qu’en lui enseignant sa langue et son mode de vie il arrivait à attirer son attention. Il finit par se contenter de
cette relation qu’il pensait un jour faire aboutir à un type de relation plus intime. Laura utilisait son temps à prendre des notes et à faire des observations tout en tentant de se fondre dans
le groupe et d’adopter leurs valeurs. Elle se comportait comme si l’expédition s’était poursuivie normalement et qu’elle avait à faire son travail d’anthropologue. Elle combattait cette
sensation d’être abandonnée de tout par un travail acharné. Elle n’avait pas oublié de noter cette rencontre extraordinaire avec des guerriers et tout ce qu’elle avait ressenti à leur contact. Si
elle parvenait un jour à revenir parmi les siens, ses observations auraient beaucoup de valeur. Mais elle pensait aussi à ce qu’elle avait pu manquer en ne restant pas avec les guerriers.
Pourtant avec du recul, elle pensa que c’était mieux ainsi et que cela aurait été très dangereux pour elle de faire une telle expérience. Cela aurait été une porte ouverte vers la folie, vers
l’oubli de soi-même. Cela aurait été une sorte d’hallucination réalisée très dangereuse pour son psychisme, pour sa santé mentale. Cela aurait été une forme de régression qui l’aurait amenée sur
des territoires peu constructifs pour sa personnalité. En repensant à ces moments d’abandon qu’elle avait manifesté elle ressentait une peur violente et une angoisse profonde. Non, il valait
mieux l’ennui et la possibilité de trouver une échappatoire par le travail que d’emprunter un chemin plus sinueux fait de passions violentes et destructrices. Elle n’arrivait pas à identifier
cette pulsion qui l’attirait vers ces hommes dangereux. D’où venait-elle ? Elle avait une connaissance assez poussée de la psychanalyse pour savoir que tout cela provenait de son passé, de
son enfance, de ses relations avec ses parents. Elle effectuait vis-à-vis de ces hommes des projections puissantes. Ils semblaient incarner à ses yeux une forme d’idéal humain, peut être une
divinité, mais sans morale, qui échappe à tout contrôle, une force à la fois régénératrice et destructrice. Laura pensa qu’il faudrait trouver un moyen pour rentrer chez elle, ce voyage avait
assez duré.
Cela faisait maintenant six mois qu’elle vivait dans ce village appelé tobeï et elle parlait désormais couramment leur langue. C’était le matin et Laura était avec les autres femmes à récolter
les grains que le meunier du village allait moudre afin de fabriquer la farine, élément de base de l’alimentation des villageois. Les femmes préparaient des galettes avec cet ingrédient
qu’elles fourraient ensuite avec une préparation faite de racines cuites avec des lentilles,des légumes frais et d’autres confits dans le sel, et elles ajoutaient une quantité d’épices
variées qui donnaient une couleur dorée au tout. Cela était souvent servi avec des sauces de toutes sortes et quelquefois faites avec de la viande les jours particuliers. La viande était un
aliment très rare et précieux que l’on consommait peu, les œufs étaient plus courants. Laura avait des contacts amicaux avec les autres femmes et elle s’était particulièrement attachée à Melissa,
la femme du meunier qui, grâce à sa richesse matérielle et par ses nombreux voyages, manifestait une certaine ouverture d’esprit et des connaissances sur son peuple que Laura questionnait
souvent.
En effet, Melissa accompagnait son époux au marché de Nolé, qu’elle décrivait comme étant une grande ville, et elle revenait toujours avec de magnifiques tissus et des objets de toutes sortes
ainsi qu’avec des épices rares. Toutes les femmes l’entouraient dès son retour et lui posaient une foule de questions. Et patiemment, elle répondait consciente des avantages de sa position.
Elle parlait de la grande cité, de tous les commerces de la beauté de certains couples qu’elle avait remarqué parce qu’ils étaient richement vêtus et qu’ils faisaient plein d’achats
coûteux. Laura tentait de savoir quels types d’activité étaient pratiqués dans cette cité autre que les commerces et elle apprit qu’il existait des lieux de cultes, que la prostitution sévissait
dans certains lieux bien que celle-ci soit prohibée, que des écoles étaient faites pour les garçons car les femmes n’avaient pas le droit à l’éducation. Mais elle signalait aussi qu’il y avait
des disparitions.